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Gyumri, Arménie… Juillet 2010… 23 novembre, 2010

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Tout d’abord il faut imaginer un pays à 5 heures d’avion de Paris, un pays certes, mais très petit, pas plus grand que l’Ile-de-France. Un territoire tout en longueur, comme étiré entre deux grands voisins, oppressants qui font que ce minuscule état, l’Arménie, est sur la liste rouge des assurances, la liste sanglante des pays en guerre. Il faut imaginer une contrée où l’on pratique une langue archaïque, hermétique, dont la graphie est opaque aux étrangers, une nation où personne ne parle l’anglais, un terroir de montagnards farouches et fatigués par 2000 ans de culture et de savoir. 

Dans ce pays aride de pierres et de ciel bleu, il faut imaginer une ville excentrée, sur les marges, aux portes de la Turquie, fermée comme une forteresse par une frontière interdite.

Gyumri, Léninakan, Alexandrapole, son nom est fluctuant, instable, les habitants la nomment de ces trois noms selon l’humeur du moment, pour perdre l’étranger qui ne sait plus où il est, pour signifier à l’Occidental que ce territoire ne se laissera pas facilement posséder. Gyumri, Léninakan, Alexandrapole, qui sous sa triple nomination cache une ville fantôme d’immeubles vides où la moitié de la cité ne s’est jamais relevée du tremblement de terre alors que l’autre n’a jamais fini de se construire.

Il faut aller encore plus loin, resserrer les cercles que l’on dessine, de plus en plus étroits au fur et à mesure de la progression. En effet, dans cette petite ville de province éloignée, il faut imaginer un quartier perdu entre les champs et les montagnes, et plus loin encore, au bout d’une route de terre battue, un regroupement de baraques incertaines, et enfin comme une île au milieu de nulle part, un petit jardin où poussent quelques roses sauvages et trois plants de haricots  grimpant avec nonchalance autour de baquettes de bois. Des hirondelles plein le bleu du ciel et un piano blanc au milieu de la courette.

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Préparation: Deuxième jour 22 novembre, 2010

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Grands et petits tracas

C’est toujours oui jusqu’au moment où c’est non : une réalité de la coproduction 

On rassemble les comédiens au théâtre, certains regardent leur montre, deux jeunes femmes outrageusement maquillées font crisser leurs hauts talons : « On vous quitte, on est pressées, trop occupées, surmenées par les rendez-vous ». On les retrouve dans une pièce en retrait du rez-de-chaussée en train de boire paresseusement un café oriental. 

Le tournage approche, les comédiens choisis ne veulent plus tourner, ce qui a été négocié avec le producteur local ne leur convient plus. Sans connaître leur rôle, ils veulent être payés comme pour un téléfilm arménien, là où les personnages sont figés et pleurent à chaudes larmes sur les drames de leur vie. Un court d’auteur ? Qu’est-ce que c’est ? Ils ne connaissent pas, ils s’en moquent, ce qu’ils veulent c’est l’argent. On raye certains acteurs professionnels récalcitrants de la liste, puis quand tout est redéfini, ils appellent, harcèlent : « Finalement je le fais ton film, viens prendre un café chez moi ». 

Les enfants choisis dans la rue pour des rôles de garnements se rassemblent, font bloc, fronts butés : Amot é, c’est honteux de jouer dans un film, c’est honteux pour leur image de caïd de quartier. Ils ne veulent pas. Amot é !

La dame de l’hôtel avec son chemisier en synthétique imitation fauve qui se fond sur la banquette du salon léopard de la réception, un large sourire étincelant d’or : 

- Vous avez le physique pour jouer une voisine dans le film. 

- Non, je ne sais pas, peut-être, peut-être pas. 

Toute l’Arménie est là dans ce jeu de ni oui ni non. Finalement elle ne le fera jamais, sans avoir dit non.

Il faut chercher ailleurs. On trouve une autre femme pour le rôle, la gardienne du théâtre. 

- Sauras-tu jouer ? 

- Ne t’inquiète pas cela fait 40 ans que je travaille au théâtre. 

Le chauffeur de taxi, il pourrait jouer le rôle, ce que l’on recherche c’est des gueules comme cela, ces gueules tannées, où la vie a creusé d’épaisses tranchées arides comme la terre de ce pays.

- Ne t’inquiète pas, je sais jouer, je sais ce qu’il faut faire. En Russie, j’étais chauffeur de bus pour un tournage et j’ai vu comment il fallait faire. 

Le piano a été enfin trouvé, il arrive de Yerevan, il sera peint en blanc, non plutôt couleur crème. La caméra vidéo ne supporte pas le blanc trop éclatant, tout sera repeint en crème du piano aux murs des baraquements. 

Les machinistes ont négocié deux fois, une fois avec le producteur français, une autre fois avec le producteur arménien. D’autres voix, d’autres conditions, tout le monde finit par se vexer, s’embrouiller, ne plus rien vouloir payer.

Maintenant, il y a deux enfants pour jouer le rôle du petit garçon amoureux. Lequel choisir ?  Le petit rouquin futé ou le garçon au visage mélancolique. Sur ces deux visages enfantins le film se colore différemment, prend une tonalité plus comique ou plus sensible. 

Le propriétaire du garage, situé au milieu de la courette, a refusé le démontage de son bazar, il a stocké dedans du matériel des années quatre vingt provenant du centre de transfusion sanguine désaffecté. Il a enfin accepté le déménagement aux frais de la production, mais il est parti avec la clé de la baraque (domik) qu’il devait prêter pour le tournage. La porte est fermée, toute l’équipe se trouve devant la porte close. Le réalisateur fait fonctionner le réseau de la petite ville, d’amis en amis la chaîne se resserre autour du propriétaire qui possède illégalement cette baraque à moitié effondrée.

- Pourquoi ne donnes-tu pas la clé, mon chéri ?

Il faut savoir que le peuple arménien est sentimental et affectif, que chacun abuse du mot chéri, des mots tendres, même pour interpeller son pire ennemi. 

Le tournage approche, dernière nouvelle fracassante : le chef op a une rage de dents en Allemagne. Il ne viendra pas. Le sang du producteur et du réalisateur se fige. Toute l’équipe pressentie il y a deux mois s’est déjà désistée. Au dernier moment, chacun a toujours mieux à faire qu’un court désargenté dans un pays où il n’y a même pas la mer. 

Le chef op rentre en train de Berlin, se fait opérer d’urgence à Paris et nous rejoint finalement au bout du monde. C’est le seul qui nous restait, le décorateur français a disparu de la circulation après les premiers repérages en Arménie, le premier assistant fait des millions au Maroc, l’ingénieur du son ? Où est-il passé ? Coincé en Sibérie!!!

L’essentiel est que la nouvelle équipe soit au complet.  Finalement tout s’organise,  la vie est simple en tournage, il suffit d’aller chercher ce que l’on veut avec les dents, la dentition des producteurs semble parfaite pour cela et le réalisateur a le sourire tranquille du Bouddha. 

Préparation: Troisième jour 21 novembre, 2010

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C’est vite dit cette détermination, comme une conjuration, un moment de répit dans la tourmente, où tout semble s’assembler, s’agencer, on se rassure, on se détend et puis…. 

Le premier assistant, Alexis, court dans la courette, se jette sur les coursives des baraquements.

- Attention, rien ne tient vraiment, tout est bricolé avec des bouts de ficelles, tout est usé, branlant. 

Mais lui, le premier assistant, ce n’est pas un novice, il a fait le tour du monde, sur des lieux hautement périlleux. Il court, il vole d’un bout à l’autre, son pas de Parisien pressé résonne avec assurance, il disparaît dans un trou. Il crie, il a mal, toute l’équipe est suspendue à ce cri qui vrille l’estomac du producteur, du réalisateur. Va-t-on devoir le rapatrier ? 

Finalement, il aura une cheville bleue, gonflée, il reviendra de l’hôpital avec une canne. Le pire peut-il encore advenir ? 

On se rassure un soir, on porte des toasts à la mode d’ici, caucasienne, on se lève, le coude à la verticale pour brandir son verre de vodka, on conjure le mauvais sort. Plusieurs fois, on se lève et on se dit :  Ouvrons notre cœur ! Le tournage approche, plus que deux jours, tout s’assemble, tout s’agence. On est une équipe qui fait front. La nuit est même douce, le vent caressant. C’est un beau pays quand on regarde au loin les montagnes qui s’estompent dans une brume odorante de foin coupé. Demain, il y aura des hirondelles plein le bleu du ciel. 

Mais pendant que l’on frisonne légèrement d’espérance, dans l’obscurité, le loup est là, tapi prêt à bondir et à dévorer le producteur, à belles dents.

le matériel

Les vingt quatre caisses de matériel, les 400 kg sont bloquées à la douane ! On est samedi, après ce sera dimanche, puis lundi, mardi, deux jours fériés qui se succèdent. Comptons les jours, comptons les jours où tout peut s’arrêter, il n’y a rien de pire que ce décompte, chaque jour à la sonorité du glas. La production est sur la corde raide, chaque minute de retard est un effondrement.  Sans équipement, il n’y a pas de tournage, sans équipe, il n’y a pas de tournage. On n’est rien, on se sent tout à coup nu, c’est comme regarder dans un puits sans fond, on se sent aspirés. A cet instant, on a tous un renard qui nous dévore l’estomac. Quelques coups de téléphone haut placés et l’équipement arrive par camion, enfin, en pleine nuit, à deux heures du matin!!

Préparation: Quatrième jour 19 novembre, 2010

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    Première lecture du texte aux comédiens

Ils sont tous là, le petit groupe d’enfants, les voisines, les ferrailleurs, les voisins qui se rassemblent autour du piano.

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Les comédiens rient, ils aiment le texte, ils ne s’attendaient pas à quelque chose comme cela. Ils lisent chacun leur rôle, par-dessus l’épaule les uns des autres, en se passant une vieille paire de lunettes pour mieux déchiffrer. Des gens de la rue, des comédiens de théâtre. Mais justement, il ne faudra pas forcer le trait comme sur scène, il faudra être le plus naturel possible, l’artifice, l’outrance risquent de tuer le petit film. 

Nouvelle angoisse, il va pleuvoir dans un pays sec, aride où il ne devrait pas pleuvoir.  D’ailleurs aujourd’hui, c’est la fête de l’eau, une particularité nationale où l’on s’asperge dans les rues avec des seaux remplis à ras bords. Partout les trottoirs sont mouillés, des fenêtres tombent des trombes d’eau. C’est le jour des enfants, les rires fusent, les petits s’égayent dans les cours comme une bande de moineaux. 

Cette danse de l’eau, des enfants mouillés et heureux peut-elle conjurer le ciel ? S’il pleut que faire ? Toutes les scènes se passent en extérieur, le piano blanc au milieu de la courette. Le producteur consulte le site de la météo avec angoisse. La nature aura-t-elle le dernier mot ? 

Il n’y a ni costumière, ni maquilleuse. La maquilleuse exige 50 000 drams par jour alors qu’on voulait lui donner cette somme pour la semaine. Ce qu’elle exige c’est le salaire mensuel d’une ouvrière. Elle avance ses arguments, il faut qu’elle ferme son salon de coiffure et qu’elle paye ses coiffeuses. Il est naturel que la production prenne en charge le chômage technique de ses quatre aides. 

Préparation: Cinquième jour 18 novembre, 2010

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Le travail avec les comédiens continue

Gérald Papasian est là, un comédien de la diaspora qui joue dans les spectacles d’Irina Brook.  Lévon, le réalisateur,  donne ses instructions : « Mes chéris, s’il vous plaît, soyez naturels, tout artifice tuera le film ». 

Lévon et Gérald

Lévon présente le chauffeur de taxi, le prend amicalement par les épaules : « Je vous charge vous acteurs professionnels de révéler à cet homme son talent, pour lui prouver qu’il a fait une erreur en devenant chauffeur de taxi ».  

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Le chauffeur rit, il est aux anges, il sourit de sa bouche édentée comme un enfant devant le sapin de Noël.

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C’est au tour d’Ani Hamel, la directrice artistique, de travailler avec eux. « Il faut que les acteurs comprennent que dans la tragédie de ce que les gens vivent, il y a de l’humour, de la fraternité. Ils n’avaient pas compris cela, ils jouaient de façon trop dramatique. Ils commencent à prendre de la distance et à s’amuser. Mais en tout cas ils sont très motivés ».

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Pendant ce temps dans la salle étouffante, les femmes s’éventent avec des éventails asiatiques décorés de fleurs de cerisiers japonais, ourlés de dentelles noires. Il y a deux brocs d’eau sur la table et un seul verre, chacun boit à son tour, on dirait le vin de messe qu’on se partage en signe de fraternité. 

- Comment ressens-tu ton personnage ? 

- Pour moi, mon personnage est une femme égoïste, aigrie qui vit seule et qui rêve devant les séries arméniennes à la télévision de vivre dans la capitale, mais en même temps elle aime la petite, même si elle ne veut pas le montrer et qu’elle est brusque avec elle. 

- Pour moi, mon personnage est une veuve qui est submergée, angoissée par les bêtises de son fils, mais qui est quand même à l’origine de la sensibilité artistique de Gakik. 

- Pour moi, mon personnage est secrètement amoureux de la veuve. 

- Pour moi, mon personnage est un imbécile qui pense tout savoir sur tout, un arriviste qui croit qu’il est arrivé quelque part alors qu’il est au bout de nulle part. 

Pendant ce temps-là… 17 novembre, 2010

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…Apolline joue et répète son morceau de musique. « C’est difficile, il y a plus de notes que de doigts. Des fois, ce morceau me donne envie d’arrêter le piano ». La salle de concert est drapée de rouge. La jeune enfant rejoue à chaque erreur, inlassable.

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Une mauvaise nouvelle, le transformateur (pour la preuve en vidéo cliquez ici) qui alimente les baraques fait un bruit d’essaim, un bruit de fond pénétrant. On ne peut pas couper le courant sinon les domik n’auront plus d’électricité, il faudra donc intégrer ce ronronnement de tigre dans le scénario. C’est l’angoisse de l’ingénieur du son, ce ronronnement en bruit de  fond. Mais ce bruit fait partie de la vie des gens d’ici, ce n’est pas propre au décor. Dans chaque cour, il y a un transformateur vieux et essoufflé, cacochyme.

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Les comédiens sont invités à l’hôtel, les petits à la piscine, leurs yeux sont ronds de plaisir et les adultes pour boire une coupe de champagne. Le champagne arménien est très sucré (comme tout ce qui se fait ici, ou très sucré ou trop salé, jamais dans la mesure) et surtout il faut bien secouer la bouteille avant de le servir dans les coupes, cela fait partie du rituel. 

A force d’écrire les exaltations et les effrois du tournage, mon ordinateur a disjoncté, c’est la catastrophe, ma catastrophe personnelle. Personne ne semble s’en émouvoir, le tournage tourne, c’est l’essentiel.  Mais je suis en chômage technique, alors que les anecdotes fusent de toute part et que je ploie  sous la récolte des perles rares. 

Gérald Papasian 16 novembre, 2010

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Barbier, perruque et catogan

 

catogan prêt pour la perruque

Un des comédiens français, Gérald Papasian, a besoin d’une perruque, travaillant avec Irina Brook, il doit garder absolument son catogan.

Mais ici cela fait homosexuel et à Gyumri, c’est une réalité qui n’existe pas. Il n’y a pas d’homosexuels, il a des hommes virils, très poilus, qui parlent fort, fument avec conviction et se baignent entre eux à la piscine de notre hôtel. 

On est dans la deuxième ville du pays, mais la plus rétrograde aussi. Dans les montagnes au fin fond du Caucase, les femmes sont plus libres, mais ici, c’est strict, on se dirait dans un pays musulman : Iran, Azerbaïdjan, Turquie, on a le choix entre voisins. 

Pour cacher ce catogan, il faut une perruque. Mais le directeur du théâtre a été vexé, on ne sait plus pour quelle raison il ne veut plus entendre parler du tournage. 

Se vexer est un sport national, il faut se vexer pour se sentir exister, tous les moyens sont bons pour exceller dans cet art. Le décorateur arménien s’est vexé car on a voulu le payer en monnaie locale, les acteurs car ils ne jouent pas dans une série mais dans un court métrage, la maquilleuse car elle doit fermer son salon, l’habilleuse car elle ne s’est pas occupée des costumes, le directeur du CNC local, car la production française lui envoie des e-mails officiels alors qu’il suffit de lui téléphoner sur son portable (c’est à cause de cela que le film n’a pas eu d’argent du CNC, alors qu’il s’agit d’un film tourné uniquement en arménien)… 

Et le but du jeu, ensuite c’est de disparaître, mais de faire croire que l’on va venir honorer sa parole pour le lendemain. Plus les liens amicaux sont forts, plus la disparition est brutale et irrévocable. 

Mais revenons à notre perruque…

Comment récupérer la perruque pour ne vexer personne sans s’arracher les cheveux? Il faut actionner le réseau parallèle. Si le réseau du réalisateur ne fonctionne pas, car toute la chaîne s’est vexée, il faut demander à Vardan Pétrossian, la star arménienne qui passe souvent à la télé, qui connaît un ami d’un ami, qui peut récupérer la perruque au théâtre par une porte dérobée.

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Autre problème, il faut soigner la barbe hirsute de Gérald Papasian. On l’entraîne dans la vieille ville, celle que l’on nomme Alexandrapole, chez un barbier qui n’a pas été rénové depuis l’ère soviétique. 

Cinq vieillards sont là tirant sur leurs clopes, regardant par en dessous les nouveaux arrivants.  Ils se mettent tous à branler du chef : 

- Une queue de cheval… ça fait pédé. 

Le barbier lui domestique avec réticence sa barbe folle de comédien. 

- Je vous dois combien ? 

Laissez, laissez, c’est pour rien, vous êtes mon invité. 

      Gérald en Séroj

Cinq beaux mecs, un parano et une fontaine 15 novembre, 2010

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Boris, le producteur, se retrouve seul au pied d’une fontaine monumentale à sec, au centre d’un carrefour qui n’existe plus depuis le tremblement de terre, serrant fort la caméra contre son cœur, les pieds sur les caisses de matériel, autour de lui une dizaine d’enfants qui piaillent et une vieille à l’haleine fétide qui lui souffle dans l’oreille, un vol noir d’hirondelles dans le ciel : 

- Je sens bien que tu as de l’argent toi. Donne, donne-moi mon chéri.  

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Pendant ce temps le premier assistant, Alexis, arpente les routes cabossées en frappant fort de sa canne le sol défoncé. Sur le décor, ce n’est pas lui qui a disparu dans un trou, mais cette fois-ci c’est sa canne dont on reconnaît partout le son rapide et sec de Capitaine Crochet. 

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L’équipe rentre, le moral est haut à l’hôtel : 

- On a fait de jolies choses aujourd’hui, on y croit aux personnages, à l’histoire. 

Ils sont tous là sur le perron de l’hôtel, cinq jeunes et beaux mecs : le chef op., Stéphan, l’ingénieur du son, Vincent, le premier assistant caméra, Ugo, le premier assistant, Alexis, le producteur, Boris – buvant une bière locale légèrement dorée « Gyumri » ou plus brune « Alexandrapole ».

Une équipe professionnelle, une équipe de choc. 

En voyant ainsi de si belles gueules, le personnel de l’hôtel s’est longtemps interrogé avant d’oser poser la question :  Ce sont les acteurs qui vont jouer dans le film ? Le rôle de jeune premier étant attribué à l’unanimité à Boris, le producteur. Il n’y avait qu’une seule incertitude qui circulait de la cuisine à l’antre du gardien  Comment vont-ils jouer en arménien puisqu’ils ne connaissent pas la langue? 

La productrice, Jennifer, rentre à son tour, elle sent l’humidité de la domik des pieds à la tête, cette odeur insinuante qui pénètre partout même en plein cœur de l’été. Elle est restée toute la journée sur le décor, mais elle sait faire: elle sourit tout le temps, elle encourage, elle dit merci à tout bout de champ, et elle obtient tout ce qu’elle veut. Elle seule connaît la clé, le peuple arménien est affectif, il lui faut chaleur et amour. 

- Tout de suite, il faut prendre un café ensemble, discuter, se sourire, montrer son humanité. Ce moment fraternel fait avancer les choses, les Arméniens se mettent à donner plus qu’ils n’ont, pour un sourire, une main tendue. 

La seule chose qui résiste au charme de ses yeux bleus, c’est la clé de la domik. Cela fait dix jours que toute l’équipe court après cette clé, le réseau du réalisateur et de la star ne fonctionne pas. Rien n’y fait, on a affaire à un paranoïaque de la plus belle espèce, un de ceux qui ne font confiance à personne, surtout pas à leur propre famille, qui risquerait de leur voler ce qu’ils ont jalousement caché.  Vous pensez certainement que c’est un vieux paysan que le soleil ardent et le froid mordant du pays ont atteint. Non, vous êtes dans l’erreur, c’est un académicien, un scientifique qui a trouvé une nouvelle molécule pour soigner les gens, c’est lui qui brandit la clé convoitée.

- C’est moi qui ouvre et qui referme. Dites-moi l’heure exacte. Et je viendrai. 

- Et pendant les tournages de nuit ? 

Le gardien de la clé fait comme s’il n’avait pas entendu. 

- Je viendrai à chaque fois. 

Que peut bien cacher la domik ? C’est la question qui taraude toute l’équipe française. On découvre finalement quelques matelas, quelques tapis qui pourrissent, jetés pêle-mêle sur le sol humide. 

- Qu’est-ce que tout cela ?

- C’est la dot de sa fille, cela fait vingt ans que ces choses attendent son mariage. 

Du coup, la paranoïa de cet homme se teinte de tragique, sa douleur étreint les cœurs.

      le parano et sa clé d'orimg1428.jpgimg1429.jpg

Le réalisateur, Lévon,  rentre à son tour : 

- Je ne sais pas comment je vais faire, le comédien professionnel arménien qui joue celui qui accompagne le chauffeur, j’ai dû lui répéter six fois pour qu’il atténue son jeu. Il l’a fait finalement, mais pas exactement comme je le voulais. C’est pourtant simple, le gars se réveille et il cherche de façon automatique ses cigarettes. Et lui il arrive à en faire trop. 

Le réalisateur mime la scène. 

- C’est simple pourtant. Comment je vais faire avec les autres les voisines, le voisin, les chauffeurs, les ferrailleurs…. Les enfants??? 

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Tournage: Premier jour 14 novembre, 2010

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Tournage dans la salle de concert de l’Institut des Beaux Arts de la ville

Loussiné fait sa prestation à la capitale devant un public nombreux venu acclamer les futurs lauréats. Cent personnes sont attendues dans cette salle pour faire un contraste flamboyant entre la petite ville sinistrée par le tremblement de terre, qui au bout de dix ans n’arrive toujours pas à se relever de ses décombres, et les couleurs, le chic de la capitale. Alors pourquoi n’y a -il qu’ une trentaine de personnes assises ? Pourquoi toutes ces chaises vides ? 

Il faut se rendre à l’évidence, il n’y aura pas plus de monde. L’opérateur devra resserrer les plans de la caméra sur le petit groupe. La raison de cette désaffection ? L’horaire matinal ! Il faut savoir qu’un Arménien dort  encore à 10 heures du matin, qu’il s’agisse du fonctionnaire, de l’artiste ou du commerçant, tous sont au lit à cette heure. Inutile de les appeler, de frapper à leur porte. 

A partir de 11 heures, une heure plus décente pour les réveils tardifs, quelques figurants arrivent négligemment pour s’installer sur une chaise, combler un trou de-ci de-là. On demande alors aux chauffeurs de venir, à la gardienne de s’installer pour faire nombre, masse. Drôle de public pour une soirée de gala, certains très habillés, maquillés, fausses perles et éventail chinois, d’autres en polo de travail. Où est le réalisateur ? Il a un marteau à la main et recouvre un tabouret d’un tissu de velours rouge. 

- Il faut un tabouret à la bonne taille pour la pianiste, celui que vous proposez n’est pas réglable. Elle n’est pas à l’aise pour jouer.

- On n’a pas d’autre tabouret ! 

- Mais nous sommes bien au conservatoire de musique et d’arts ?

- Oui, mais on n’a pas de tabouret pour le piano. Prenez un tabouret en cuisine. 

- Mais il faudrait le recouvrir, la scène se passe à Erevan, la capitale. Il faut que cela soit un peu chic.

- Oui, oui, on fera. On recouvrera. 

- Vous le ferez, on peut compter sur vous.

- Il n’y a pas de problème. 

Le réalisateur un marteau dans les mains, quelques clous dorés dans la bouche recouvre le tabouret. Quand il relève les yeux, il reste  zen devant le public clairsemé. C’est son film, un petit bijou, son trésor qui est en jeu et tout va de travers. 

Apolline, qui joue Loussiné la petite fille muette, prend place sur son fragile tabouret recouvert de tissu rouge devant le grand piano à queue noir, elle reprend inlassablement son morceau. 

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Petite Loussiné qui est née le jour du tremblement de terre, déjà orpheline. Son grand-père a fait venir un piano pour qu’elle puisse s’exercer tous les jours avant le concours, mais celui-ci, le grand piano blanc tant espéré, n’est jamais rentré par la porte de la domik (leur petite maisonnette).  Et c’est dans la courette qu’elle jouera. 

La salle est une étuve. Il y a deux caméra, l’une pour le réalisateur l’autre pour la télévision puisque ce concert sera retransmis sur le petit écran installé dans la courette des baraques. 

- Qui a pensé à l’eau ?! 

- Personne. Demain il y en aura ! 

- Mais on ne vous parle pas de demain, mais d’aujourd’hui. Il y  a des personnes âgées dans la salle. 

Le producteur français, Boris, court en ville pour chercher quelques bouteilles. Le régisseur arménien pense que l’eau pour demain ça suffira. 

Pendant ce temps les conducteurs à l’extérieur du théâtre hurlent, deux très gros hommes suant sur leur camion. 

- Nous on ne travaille pas comme cela! 

- Vous travaillez comment alors ? 

- On travaille, mais pas comme cela. 

En fait, le peuple arménien est affectif, passionnel, il ne peut travailler qu’avec l’Amour. 

- Si on vous aime, on donnera tout, même l’impossible, même ce que l’on n’a pas, il suffit de nous sourire. 

Tournage: Deuxième jour

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Tout ne se passe pas comme on le souhaiterait

- Les comédiens de Gyumri ne sont pas comme j’aimerais, ils sont artificiels. 

Le réalisateur se fâche devant un acteur qui joue le rôle d’un voisin et qui doit enchaîner cinq phrases d’affilée : 

- Je ne sais plus, je comprends ce que vous voulez, mais je ne le retiens qu’un court instant, je suis marionnettiste, jamais je ne suis devant la scène, devant les caméras. 

Même l’acteur français, qui a beaucoup d’expérience, a des difficultés face à son texte. Il bute, renâcle, recommence.  C’est à cause de cette langue propre à Gyumri, de ce dialecte mâtiné d’arménien occidental et d’arménien oriental, mêlé de mots russes. 

« C’est familier en même temps déroutant, c’est difficile à prononcer pour un Arménien d’Egypte. Jouer cela c’est comme demander à un Italien du Nord de jouer en corse, c’est à la fois proche et différent, dit Gérald Papasian, il faut que je quitte mon accent de la diaspora! ».

Le grand-père de Loussiné, Monsieur Manarian, semble ne pas avoir lu le scénario, il faut  recommencer cinq ou six fois les prises pour chaque réplique. 

Alors que les répliques doivent fuser, c’est une scène comique menée à tambour battant, tout progresse avec une infinie lenteur d’hésitations en hésitations, de baffouillements en trous de mémoire. 

- Pourquoi tu n’as pas dit ta réplique à temps, on t’attend !! 

- Je ne savais pas, je ne voulais pas déranger, mon chéri. 

Le réalisateur légèrement désespéré : 

- Je ne sais pas travailler avec les acteurs. 

- Tous les acteurs du monde entier sont comme des enfants, il faut les amener où l’on veut avec beaucoup de douceur et en même temps de fermeté. De toute façon, il faut leur répéter dix fois ce qu’ils doivent faire sinon ils se sentent perdus, affolés, le rassure Ani Hamel qui a l’habitude de soigner le spleen des comédiens. 

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C’est l’équipe arménienne qui s’interroge, ceux qui comprennent cette langue archaïque, impénétrable, pour l’équipe française les acteurs sont expressifs, montrent bien leur intention. Gérald est éblouissant dans son rôle de Séroj, le voisin, ce rôle haut en couleurs et pittoresque, qui lui convient à merveille.

Il y a deux petits stagiaires Arméniens sur le tournage, c’est un grand jour pour eux, une équipe française à Gyumri, ça ne s’est jamais vue et ça ne se verra plus. 

La jeune stagiaire vient habillée en starlette, hauts talons noirs, jupe bouffante, blanche et courte sur des cuisses longues et fermes, elle est prête à arpenter la Croisette. Le décalage est trop grand entre ses rêves et la courette perdue au fin fond de l’Arménie. L’équipe française se met à rire, mon cœur se serre pour la jeune fille en jupette blanche, pour sa honte de s’être trompée d’endroit. Elle rentre chez elle pour se changer, mais elle revient, elle ne s’est pas vexée, c’est une fille de caractère qui sait ce qu’elle veut. 

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Les électros sur le plateau sont créatifs, ils arrachent les gaines électriques avec les dents peu soucieux des 10.000 volts qui circulent dans les gaines. 

Le plus dur pour les techniciens français c’est de donner des indications dans l’urgence, il faut sans cesse un traducteur pour passer du français, à l’anglais pour arriver enfin en arménien dans les oreilles des techniciens. Et tout se règle au final par des gestes stressés et rapides dépassant la barrière de la langue. 

Pour amener une équipe en Arménie, il ne faut pas sélectionner l’équipe en fonction de ses compétences artistiques et techniques mais sur sa maîtrise du russe, l’Arménie est russophone et non anglophile, mais son cœur intime bat pour Charles Aznavour et pour les parfums de Paris. 

Et d’un coup l’orage gronde, on recouvre vite le piano d’une bâche bleue, il pleut des cordes.

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Le jardin assoiffé s’offre à la pluie bienfaisante, tout le pays accueille avec joie l’eau rafraîchissante, seule l’équipe du film regarde tristement les gouttes qui tambourinent sur les toits de fer blanc, inondant la courette des domik. 

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