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Tournage: Troisième jour 13 novembre, 2010

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Un jardin hors du temps

Il fait beau, il faut se presser, reprendre ce qui a été interrompu par la pluie, car chacun sait que le temps va changer. 

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Le piano est au milieu de la courette, les notes claires sous les doigts agiles de Loussiné, petite musique légère de Schubert dans un vol d’hirondelle, le vent froissant légèrement le feuillage des arbres, le linge sur la corde, le chien musardant, le poil en bataille, une poule avec sa nichée s’affairant sous le cerisier. Une campagne pauvre, mais rassurante, familière et le jaillissement musical, le raffinement d’un grand piano blanc s’alliant avec les choses les plus simples, les plus ordinaires.

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On sent la présence du grand-père comme une évidence dans ce décor de jardin, assis sur une vieille chaise à l’ombre d’un arbre, Monsieur Manarian attend son tour, le moment où il couvera d’un regard tendre sa petite fille adorée.

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Le dos légèrement courbé, à pas lents, il se dirige vers elle et c’est aussi toute la beauté du petit film ce grand amour du grand-père pour sa petite fille, si jeune et pourtant déjà si marquée par la vie. 

Le rythme du tournage fonctionne par à-coups. Changement de plans et action. Mais ce qu’il y a de plus impressionnant dans ce bourdonnement de ruche, où une quarantaine de personnes s’active, c’est le silence. C’est ce moment exceptionnel où Vincent, l’ingénieur du son, demande que tout se fige pour capter l’ambiance. Dans ce moment de statue, c’est le jardin qui prend la main, le balancement des arbres, le frémissement du vent, le froissement d’aile d’une hirondelle deviennent les seuls personnages, volant au passage les pensées, l’âme des acteurs. 

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Apolline est très sage sous le soleil ardent, le dos droit, elle avance dignement son petit tabouret dans les mains pour s’installer au piano.

Les acteurs savent leur texte, les  répliques qu’ils échangent s’enchaînent, c’est un moment serein dans le jardin. Le stress de la veille est oublié, la mise en place est facile. Chacun a compris pourquoi il est là, pour donner son âme à ce petit film touchant et magnifique qui parle avec générosité de la vie difficile que mènent les gens qui ont vécu des choses atroces et qui se relèvent grâce à l’étincelle d’amour et d’humour qu’ils abritent au fond de leur coeur.

Pendant ce temps à Yeravan, à l’ambassade de France, c’est le 14 juillet. Petits fours et sponsors, vedettes et champagne. Jennifer, la productrice, a rendez-vous avec l’attaché culturel.

- Vous savez, on tourne.

- Ah bon! Vous êtes qui vous ?! 

- Je suis productrice, je vous ai envoyé plusieurs e-mails de France, je vous ai eu deux fois au téléphone.

- Ah, bon ?! 

- On tourne dans les domiks, c’est ce que l’on pourrait appeler un événement culturel franco-arménien. Le réalisateur est Lévon Minasian 

- Rappelez-moi qui c’est ? 

-C’est un réalisateur français né dans la ville. Pour ce film nous avons France2, le CNC, la Région Alsace.

-Ah, bon… Vous voulez un petit four? 

Jennifer s’étrangle avec la pâte d’amande frappée du logo prestigieux de Peugeot galamment offerte par l’attaché culturel. 

Tournage: Quatrième jour 12 novembre, 2010

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Madame Galoyan et Raf le Mouillé

Les nuages s’amoncellent, on tourne la scène du seau d’eau, lancé par une voisine de sa fenêtre pour punir l’arrogante femme, chargée de la culture à la mairie de Gyumri, qui vient soutenir la petite Loussiné.

Dix fois la même scène, mais sous un angle différent à chaque fois. Le cinéma est un art de la patience. Il faut éprouver un moment de sympathie pour les comédiens, qui sont dans l’impossibilité de comprendre réellement où ils en sont, tant ils sont les jouets consentants de l’équipe.

La petite stagiaire est partout à la fois, mais elle est toujours au mauvais endroit. Elle n’est pas assez rapide pour protéger du soleil les comédiens avec un vieux parapluie violet : 

- Umbrela, umbrela, crie Alexis, le premier assistant, dont la voix porte à des lieues à la ronde, couvrant même le ronflement du transformateur électrique. 

- En fait elle n’a pas compris ce qu’on lui demandait. 

- Mais elle aurait pu le dire à la place de faire oui, oui. 

- En Arménie, on ne dit jamais qu’on ne comprend pas, on a honte de ne pas savoir faire, de ne pas avoir compris.

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L’acteur qui joue Rafo n’a pas mis le pantalon qu’on lui a donné, il joue avec son propre pantalon, il ne pensait pas être arrosé par le seau renversé de la fenêtre. Il repart le soir à Erevan avec le pantalon sec de son personnage, trop grand pour lui. 

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Aïda fume des cigarettes langoureusement à la fenêtre en attendant de jouer son rôle, Madame Galoyan. On lui présente trois tailleurs préparés par la costumière de Paris, un vert avec un chemisier rose bouffant, un fuchsia et un ensemble rouge écarlate. Elle ne rentre dans aucun des trois, les mesures ont été mal prises, les larmes lui viennent aux yeux.

- Ma chérie, ça n’ira jamais. Je ne rentrerai jamais là-dedans. 

- C’est normal, la coupe une actrice jouant une voisine, tu as grossi. 

- C’est pas vrai, j’ai perdu 17 kg. 

Ani Hamel, la directrice artistique, qui est une femme pleine de ressources, saisit prestement une paire de ciseaux : 

- Ne t’en fais pas, je vais arranger cela. 

Elle coupe, agrandit la ceinture et remonte la jupe jusqu’aux aisselles de la comédienne pour en faire une robe. Et voilà madame Galoyan, en rouge éclatant. Incroyablement originale et imposante avec son petit sac à main brun, accompagnée de Raf le Mouillé, tout maigre, engoncé dans son costume trop grand.

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La voisine acariâtre se met à sa fenêtre, des bigoudis plein les cheveux.

- Silence, ça tourne.

D’un coup un grondement d’orage, le ciel se couvre, les gouttes tombent dru. La terre du jardin ouvre ses lèvres terreuses, le piano est recouvert d’une bâche bleue, les parapluies tourbillonnent, tout le monde se précipite dans la domik. 

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A l’intérieur le grand-père lit imperturbable un vieux livre, pris sur les étagères, il regarde de temps en temps par la fenêtre la courette inondée. Aïda fume à la fenêtre. 

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Apolline un casque bleu sur les oreilles écoute à s’éclater les tympans du rock déjanté japonais, en dessinant des mangas. 

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A l’intérieur de la domik, il n’y a plus un centimètre carré de libre, toute l’équipe est là, à l’abri, dévorant les petits pains salés.

Le premier assistant, le chef opérateur, le réalisateur sous les parapluies s’interrogent dans la courette ruisselante. 

- On va quand même  tourner la scène de la télé. 

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Séroj, Gérald Papasian, reçoit sa télé japonaise, grand écran. Mais impossible de la rentrer par la porte de sa domik. Grand écran ne veut pas dire écran plan, on est en 2000, la modernité, c’est une lourde télé, un bunker sur roulettes.  Gérald Papasian est émouvant, il révèle tout son talent d’acteur, quand son personnage comprend que cette télé, sa fierté, sa folie, sa seule façon de supporter la vie, cette vie, ne rentrera jamais dans sa baraque et qu’il reste désemparé dans la courette.  C’est un acteur formidable. 

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La voiture amène Madame Galoyan et Rafo. On demande à l’acteur. 

- Tu fais une marche arrière. 

- Il n’y a aucun souci. Je vais faire, dit l’acteur. 

Le chauffeur démarre difficilement, la voiture a des soubresauts, hoquette. Il engage la marche à arrière qui grince et fonce en appuyant sur l’accélérateur. 

- Arrête! Arrête!

Trop tard la voiture s’élance, le chauffeur a l’air affolé, la machine infernale stoppe à deux centimètres des poteaux soutenant la domik. On a frôlé la catastrophe! 

- Mais que ce passe-t-il ? 

On découvre un peu tard que l’acteur qui joue le chauffeur ne sait pas conduire. 

Il faut aussi faire la scène après le seau d’eau, où les habitants protègent le piano avec une bâche. Au moment où l’équipe installe la cellophane, un puissant coup de vent fait s’envoler la bâche, chacun tire dessus pour la retenir, court après le plastique récalcitrant tel un cheval sauvage. 

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- A ce moment-là, dans ce coup de vent, on se sentait tous une âme de Mary Poppins, dit Anne, la scripte.

- Pour calmer les furies du temps, je sais ce qu’il faut faire, propose un habitant local. 

- Quoi ? On ne peut rien faire, on est obligé de subir, se lamente le réalisateur. 

- Il faut appeler un prêtre pour venir prier sur les lieux. C’est ce que tout le monde fait dans le pays, un homme en soutane noire avec un encensoir en or. 

 

Intermezzo 11 novembre, 2010

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 E la nave va… (Et vogue le navire)

- C’est marrant, ici, il n’y a aucun homme en short. 

- C’est normal dans ce pays, il faut être viril et le short ce n’est pas viril. Quand on est un homme, on ne montre rien de soi, même pas ses doigts de pieds. 

- Qu’est-ce que les Arméniens doivent penser de moi quand je gesticule devant eux dans mon short bleu ? 

Notre précieux premier assistant, Alexis, va et vient énergiquement sur le décor en short, le producteur français, Boris, a même mis dans sa valise du rose pour ce court attribut.

Mais ici, dans ce pays  âpre de montagnes, pour être poilu et viril, il faut un pantalon long, des chaussures très pointues en croco jaune pour faire riche et pour les plus pauvres de simples chaussures noires, dont la pointe est le plus relevée possible, font l’affaire.

Le premier assistant n’a rien d’efféminé, il a une voix de stentor, une voix puissante et impérieuse, il agite avec violence sa canne, tel le capitaine Crochet alors que le réalisateur sautille d’un endroit à un autre avec la légèreté de Peter Pan.

En tout cas, ils sont tous deux aux commandes du même navire, de la même galère :  

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Silence, moteur, action! Tous les hommes à leur poste!

Le Chef op, Stéphan, à la dunette

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…avec son assistant, Ugo, pour régler la longue vue…

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…l’ingénieur du son, Vincent, pour compter les coups de canon…

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la scripte, Anne, à la carte et aux compas pour garder le cap…

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…les deux producteurs, à l’intendance: Boris aux eaux usées…

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…Jennifer au réveil matin…

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…et les matelots qui s’activent sur le pont, les coursives. Autour le vent du Nord qui souffle, l’orage qui gronde, la tempête qui s’abat. Ce tournage c’est Apocalypse Now. Non en est en Arménie, ce n’est jamais now, mais pour demain, c’est ce qu’il y a de rassurant finalement dans  ce pays.

Le Capitaine Crochet à Peter Pan : T’inquiète pas on va le finir ton film!!!!   

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Il manque à cet équipage fantastique la Fée Clochette.  C’est Ani, un joli brin de femme, à la tignasse noire, aux espadrilles compensées, qui arrondit les angles, traduit, fait les ourlets, soulage, coiffe, conseille, court d’un endroit à un autre sur ses légers souliers rouges.

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Il y a même le chien !! qui tourbillonne partout, aboie, se fait caresser, attaque une poule, gobe une frite, joue avec les gobelets en plastique en moment où toute l’équipe s’enfonce dans le silence.

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La douane fouine dans le matériel, ils ne se contentent pas des listes réglementaires, ils veulent d’autres listes, ils veulent que le moindre boulon, la moindre vis soient pris en photo. 

- La douane demande cela pour quand ? Cela peut attendre demain ?

- C’était pour hier, aujourd’hui c’est urgent. 

- Mais ce soir on est fatigué.

 L’ingénieur du son, qui est pourtant de très bonne composition, s’énerve : 

- Dix heures dans les pattes, photographier mon matériel ça va prendre deux heures, je le ferai demain. 

- Il nous faut aussi la liste du matériel avec les codes de tout l’équipement. 

- Mais on leur a déjà fourni une liste en français et en anglais comme la réglementation internationale l’impose.

- Oui, oui, mais nous on veut une liste en arménien, tant pis si vous mettez deux heures à retraduire. 

Ce matin, il fait beau! on ne tourne pas. C’est extérieur nuit, et ce soir quel temps fera-t-il ? 

Tournage: Cinquième jour 10 novembre, 2010

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Que la nuit soit… et la nuit fut glaciale

Les voisins de la courette regardent le concert à la télé.

Le vent du Nord se met à souffler, à chaque pause des vestes sont jetées hâtivement sur les épaules des comédiens. 19 heures, il se met à pleuvoir, l’orage gronde. A 22 heures, il y a un fort coup de vent. A 2 heures du matin, tout se calme. On commence à connaître les caprices de la montagne.

Le temps pince, tourmente, mord, il ne faut pas oublier qu’on est à 1600 mètres, alors que Erevan, la capitale, baigne dans la chaleur étouffante, la moiteur de l’été oriental.

Le réalisateur, Lévon, fait danser les comédiens pour les réchauffer, il les entraîne, tourbillon de rires et de couleurs. Magie de Peter Pan, tout le monde le suit, l’aime et la légèreté envahit le décor. 

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C’est la nuit, le jardin se teinte d’ombre, les projecteurs se voilent de feuillages, les arbres du jardin balancent l’ombre chinoise de leurs branches sur le sol. Chacun prend ses marques, on dirait une place un soir de fête, de guirlandes électriques, de bal musette. 

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C’est une scène difficile, elle prend toute la nuit, jusqu’à cinq heures du matin, le réglage a été délicat à faire avec les comédiens. La domik est ouverte, Loussiné est sur la coursive, le grand-père sort rapidement, alors que Séroj gronde les enfants qui voulaient démonter le piano. 

Gérald Papasian révise son rôle tout seul dans le noir, il fait de grands gestes. Apolline est en chemise de nuit, un châle sur les épaules. Les enfants comédiens se battent et se jettent sur un matelas qui adoucit leur chute. Le petit chien répond aux aboiements voisins. 

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- Silence, on est la nuit, seuls ceux qui travaillent peuvent parler ! 

Chaque mot prononcé résonne comme dans une conque. 

Le plan est centré sur les doigts du voleur de cordes, sur le regard noir de Loussiné jeté à Gakik, qu’elle prend pour un saboteur. Le transfo ronronne doucement dans la pénombre. 

 

Intermezzo suite…

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Reportage sur le tournage par la télé locale, Shant TV

Pour faire un petit break, regardez cette vidéo :Cool

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Mettez-vous aux langues O. ou laissez-vous bercer par cette langue archaïque et par la petite mélodie de Schubert.

En gros pour ceux qui veulent suivre :

Lévon résume l’histoire, le coup du piano trop grand et de la porte trop étroite.

Monsieur Manarian dit qu’il aime travailler avec l’équipe française, si professionnelle, si sereine.

Apolline dit que Gakik est amoureux d’elle, mais que ce n’est pas réciproque.

Gakik dit qu’au début il avait peur de ne pas être à la hauteur, mais qu’il a pu facilement apprendre son texte.

La voisine aime la collaboration avec la chaîne de TV Shant et parle de son personnage insupportable, c’est elle qui arrose le piano.

Tournage: Sixième jour 8 novembre, 2010

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Difficultés et traverses

Après le tournage de nuit, le matin. Le petit-déjeuner a dû mal à passer. 

Le producteur arrive très pâle à la table

- J’en peux plus de la mentalité arménienne, j’ai tourné dans des pays pauvres. C’est le bordel avant le tournage,  mais tout finit par s’agencer. Ici les codes sont hermétiques, quelle que soit la solution proposée, j’ai toujours faux.

- Quel est donc le problème arménien ? 

Chacun autour de la table du petit déjeuner essaie de comprendre cette énigme si douloureuse, si pesante.

- C’est surtout le problème de Gyumri enfoncé, engoncé dans les hautes montagnes comme étranglé par le vent du Nord.  

- La mort qui est restée collée aux semelles des habitants, quand la terre s’est mise à trembler.  

- La soviétisation qui a modelé les caractères, il faudra trois générations pour sortir de l’absurdité de certaines mentalités. 

 - Un capitalisme à tous crins qui fait maintenant qu’il n’y a plus de valeurs pour certains, il y a les profiteurs d’un côté et de l’autre les exploités.

 - L’orgueil, oui l’orgueil des habitants de ce pays qui fait que tout devient difficile, cette aridité, cette âpreté des caractères, cette façon de placer si haut la dignité que l’urgence de la situation, quelle qu’elle soit, ne compte pas, ne peut pas être prise en compte. 

- Le fait que la moitié de la population se croit un artiste de génie donc par conséquent travailler pour le projet d’un autre devient dégradant. 

Un silence s’installe, chacun essaie de mesurer la difficulté. 

- Mais comment trouver une solution à une situation fermée par autant de verrous ?

- Il faudrait plus de temps, mais on n’a qu’une semaine, tout tient sur un fil et il y a encore deux jours de tournage. 

- Le second assistant réalisateur s’est vexé, il y a de quoi car le producteur arménien lui a fait comprendre qu’il ne sera pas payé comme il l’espérait.

- Cela fait deux jours qu’il traîne sur le plateau, qu’il ne fait rien. A trois heures du matin, en pleine scène de tournage, il me demande des comptes, réplique le producteur français. Je comprends son problème, mais j’ai d’autres priorités. 

- Oui,  et en même temps, il a fait déjà des courts métrages, c’est un artiste qui a un égo démesuré et qui pense que c’est lui l’artiste. Il ne veut pas être traité comme un assistant. D’ailleurs depuis que lui-même a une assistante, elle fait tout à sa place. 

Le producteur reprend, ce n’est pas le seul problème. Un silence lourd s’installe autour de la table. 

-  Les propriétaires de la domik ont rendu l’argent qu’on leur devait. On a pas fait de contrat, disent-ils, s’il s’agit d’une simple aide de notre part, on ne prend pas l’argent.

- On peut vous faire un contrat.  

- Non, c’est trop tard. Cela aurait dû être fait.

- Comment trop tard ? En France, on fait des contrats à la fin, ce n’est pas un problème. 

- Ici, c’est un problème soit c’est du travail, soit c’est une aide. Il faut choisir.

Il reste deux jours de tournage, si on se retrouve sans décor, c’est la fin du film. Ils sont fâchés, mais restent polis pour ne pas déranger le tournage, leur sourire est une façade, ils sont minés de l’intérieur par la pensée torturante que ces Occidentaux ont abusé de leur gentillesse. 

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Finalement la productrice, Jennifer, reste une grande partie de son temps avec la propriétaire de la domik, pour tisser les liens, pour réchauffer d’humanité ce qui commençait à se glacer.  

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Il y a un autre problème, Boris, le producteur est fatigué, tout son visage est soudainement marqué, comme effondré.

- On a un problème avec la perruque, les parasols sur le plateau, les chaises, les figurants, les toilettes et la régie qui livre les repas… On mange toujours la même chose!!!

- Ici, tout peut se régler autour d’une bouteille de Vodka.

 L’ingénieur du son, Vincent, s’installe à son tour à table :

- Ce transfo, il fait un bruit insupportable, je fais tout pour ne pas y penser, mais c’est difficile.

- Si on ne trouve pas une solution on va dire que l’ingé est mauvais.

- Il signe la fin de sa carrière, reprend ironiquement quelqu’un autour de la table, en buvant tranquillement son café oriental.

- Tu ne voudras pas mettre ton nom au générique à cause du transfo ? s’inquiète un autre. 

- Non, ce serait dommage, le Piano sera un très joli film, réplique Vincent. 

- Il suffit, dit Stéphan, de faire jouer Loussiné au piano de plus en plus fort pour couvrir le bruit du transfo et que cela se voit à l’écran.

- Oui, tu as raison, d’ailleurs ce transfo fait partie de leur vie, il faudra que le spectateur le comprenne. Sinon, il va y avoir un problème. 

 

Tournage: Sixème jour (suite) 7 novembre, 2010

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Des gamins pas faciles à gérer

- Gakik n’est pas si bien que cela, dès que la caméra est sur lui, il se fige. Je n’arrive pas à casser la glace, il faudrait plus de répétitions. En fait, on manque de temps. Une semaine, c’est trop court, dit Lévon, le réalisateur. Dans certains films les enfants sont tellement naturels, confondants de vérité. Comment font les réalisateurs pour obtenir ce résultat ? 

- Ce n’est que du travail, dit Ani, l’assistante artistique, il faut répéter plusieurs mois, pour que les enfants puissent se lâcher devant la caméra. 

- Le grand est mieux, et celui qui porte un Marcel jaune aussi. Où l’as-tu trouvé ? 

- Sur le décor, il regardait le tournage, c’est lui aussi qui démarrait à chaque fois la grue, repond Lévon. 

- C’est le fils du grutier ? 

- Non, c’est juste un gamin débrouillard du quartier qui traînait par-là. 

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- Gakik, en jouant remonte une mèche de tes cheveux. 

Le réalisateur regarde le petit droit dans les yeux, regard vert contre regard bleu, deux gars du pays, qui appartiennent à la même terre. 

- Tu as compris! 

Le petit fait signe de la tête pour acquiescer. 

- Silence, on tourne. 

Les enfants jouent dans le décor de la fontaine, imitant la guerre, jeux de pistolet qui résonnent de leurs cris contre son imposante structure de fonte noire. 

- Tu n’as pas fait ce que l’on te demande. Pourquoi? Tu n’as pas compris ? 

Les yeux verts de l’adulte dans les yeux clairs butés, enfantins. 

- J’ai compris, mais ce geste, je ne le ferai pas. 

Deux petits gamins aux yeux bleus, cheveux noirs, viennent sur le tournage avec leur grand-père. 

- Qu’est-ce que cela ? 

Ils sont endimanchés, nœuds papillon, pantalons noirs, chemises blanches, impeccablement repassées. 

- Je t’ai déjà dit des vêtements usés, un peu abîmés, voire salis. J’ai dit cela déjà, et pas qu’une seule fois !! 

- Nous n’avons pas de vêtements comme cela chez nous. 

Les deux petits regardent tristement par terre, creusant légèrement le sol de leurs souliers vernis. 

- Si ça te convient pas, je ramène les petits à la maison. 

- Oui, c’est ça, va, dit le réalisateur hors de lui, rageant comme le vent qui se lève d’un coup. Lévon a donc pris le garnement du quartier au Marcel jaune, mettant en valeur sa musculation de petit homme, malgré ses 13 ans. Il a parfaitement joué, le petit gars du terrain vague. Le ciel était beau, un crépuscule dégradé de gris entre les ruines, la fontaine monumentale découpant sa triste masse de fonte noire, grandiose et inutile. 

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- C’est étrange d’aborder un pays uniquement par sa tristesse, le naufrage de ses ruines. 

- Vous auriez pu faire après le tournage un peu de tourisme. 

- Oui, on n’a pas le temps, c’est dommage. 

- Il y a de beaux coins, quelques îlots magnifiques entre deux pans de terre aride, effondrée. 

 

Une décoratrice en herbe sur le terrain

 

La productrice, Jennifer, attend le taxi à la porte de l’hôtel. 

- Comment lui dire que je vais sur le décor ? Ils ne parlent pas l’anglais, moi je n’ai pas encore appris leur langue. 

- Ne t’inquiète pas toute la ville sait qu’il y a des Français qui tournent dans les baraques, sur les terrains vagues. 

- On devient célèbres. 

- Toute la ville sait, c’est une petite ville, tout le monde sait tout à chaque instant, c’est pourquoi il n’y a pas de criminalité. 

- C’est vrai que l’on peut se promener à toute heure dans les rues excentrées, on n’a pas peur, même en tant que femme. 

- Oui, c’est pour cela, cette tranquillité, chacun sachant ce que l’autre fait. 

 Jennifer, une lampe orange à la main enveloppée  dans une couverture rouge frangée de jaune, attend le taxi qui la mènera au décor. 

- Je ne sais pas si c’est avec ça que tu gagneras le Lutin de la décoration!

- Moi, non plus, j’ai pris ce que je pouvais à l’hôtel pour mettre dans la petite baraque. 

- On a pris aussi des choses chez la mère du réalisateur, quelques tabourets en sky gris et une vieille lampe. 

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Tournage: Septième jour 6 novembre, 2010

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une autre épreuve de nuit… 

- Silence, on tourne, action !

Il y a un capitaine Crochet au milieu de la courette avec une voix de stentor, agitant sa canne, mais ce n’est pas Alexis, c’est le régisseur arménien qui l’imite à la perfection. Tout le monde est saisi, personne ne pensait qu’il aurait cet humour, cette audace dans une langue qu’il ne connaît pas.

 - Vous verrez, demain c’est moi qui vais être le premier assistant. Il penche tout le poids de son corps sur la canne. Je vais sauver ce film, toutes les belles images que vous n’avez pas faites, je les ferai, continue-t-il en arménien. 

Tout le monde rit, l’homme aux chaussures en croco jaune a de l’humour. 


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Il pleut, il fait froid, il fait nuit, de cette nuit froide, glaciale qui descend des montagnes, le chef op, Stéphan,  pour la première et unique fois sort de ses gonds. 

- Pour manger le poulet, il n’y a même pas d’assiettes. Cela fait huit heures que je tiens la caméra dans le vent du Nord sur le dos, j’ai besoin de manger dans une assiette.

Le chef op entraîne l’interprète vers le régisseur arménien :

- Traduis tout ce que je dis ! Traduis mon exaspération. Dis-lui que lui il est resté dix heures assis le cul sur une chaise, il peut bien m’apporter une assiette. 

Le régisseur arménien souffle dans l’oreille de la productrice française : 

- Je ne comprends pas, je leur ai dit à  la cuisine qu’il fallait des assiettes et des serviettes pour manger le poulet. Je leur ai dit cinq fois, je ne comprends pas qu’ils ne le fassent pas. 

La productrice française hoche la tête en signe de connivence. 

- C’est sûr, nous non plus, on ne sait pas. Personne ne sait.

 

Sans Alexis…

Alexis est reparti à Paris. Que va-t-on faire sans le capitaine Crochet, qui a quitté l’îlot avant la fin du tournage ?

L’équipe se ressert autour de Lévon et de Stéphan, le chef op, pour définir le découpage pour la journée.

- Le plus important est le contre-champ Galoyan. 

- Il faut tourner raccord. 

- Soleil ou couvert ?

- Le plus important c’est le film, mais ce serait bien de ne pas finir trop tard car après c’est la préparation pour la douane, pour Ugo et Vincent, le package. 

- Je suis allé sur le toit faire des photos, mais c‘est trop tard maintenant, on reste sur la grue. De toute façon il y avait trop de vent. 

- Et le plan sur le transfo, il y a peu de recul, l’arbre prend trop de place, il faut déplacer le tas d’ordures. 

- On peut pas couper des branches, c’est des griottes. 

- C’est à l’extérieur du potager ? 

 - Oui, mais si c’est à personne, c’est à tout le monde, il faut demander, mais je pense que c’est mort. Il ne faudra pas toucher à l’arbre. 

-  On peut faire passer deux enfants devant le transfo. De toute façon on ne peut pas toucher au cerisier. 

C’est les seuls fruits qui ont résisté à l’hiver, ce rude hiver de cette année, les abricots sont encore verts, acides, ils n’ont pas dans leur cœur ce goût de confiture qui fait la réputation de la nation toute entière. 

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Partout au bord des routes, dans les jardins, les femmes cueillent des griottes, petits fruits acides, qu’elles transportent dans des seaux en fer blanc à l’arrière des taxis collectifs, apportant ainsi à l’effondrement des lieux leur chatoiement de rubis. 

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Tournage: Septième jour (suite) 5 novembre, 2010

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Il fait enfin beau, c’est génial! on tourne à l’intérieur

Le temps s’est remis au beau, il y a de la douceur même. Dans l’ombre des maigres cerisiers, on sent l’été revenir. Le potager de la domik redevient le jardin de l’enfance, de cette pauvreté qui est si familière, si touchante, accessible, ce petit ilot vivant, odorant où glousse la poule rousse suivie de ses petits

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Aujourd’hui, c’est une scène sans réelles difficultés, c’est un tournage intérieur. Le grand-père lit en attendant l’entrée de sa petite fille.

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Cette domik ressemble à une datcha, on s’y verrait presque passer quelques jours de vacances, de repos avec le jardin baigné de soleil, les griottes rouges sur le fond vert des branches. Magie du cinéma.

 

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Même la petite cuisine est accueillante, avec les taches de rouge qui égayent l’émail blanc.

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Le décor était nu, froid quand l’équipe est arrivée… s’en ira.

Il faut que tout redevienne comme avant, rien ne doit changer.

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 Le tournage intérieur ne pose pas de problèmes.Tout est sous contrôle, même les averses.

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Chacun trouve rapidement ses marques, sans fausses notes.

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C’est le tournage en extérieur avec les enfants qui préoccupe le réalisateur. C’est le seul moment, où Lévon quitte son calme olympien. Sa disponibilité habituelle est submergée d’anxiété. 

Demain c’est une journée, rien qu’avec les enfants!!!!

Tournage: Le dernier jour – matin 4 novembre, 2010

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Un décor de ruines, une bande de gamins joue au football. Gakik se détache des autres enfants car il vient d’entendre la petite musique entêtante de Schubert. Il se fige un instant et court voir qui joue ainsi. Le jeune garçon est mécanique, il fait les gestes demandés comme un automate. 

- Tu sais ce que tu dois faire. 

- Oui, je sais : j’écoute la musique. 

- Est-ce que tu entends en toi cette musique ? 

- Non, pas du tout, j’entends rien. 

- Il faut portant que tu l’entendes pour jouer correctement.  

- Non! Il n’y a rien dans mes oreilles. 

 Les gestes de l’enfant sont saccadés. Rien n’y fait, il est là dans ce décor de ruines, cet effondrement, sans la moindre étincelle d’imagination.

- Ils sont tous en fait comme cela les enfants qu’on a choisis, ils n’arrivent pas à se concentrer une seconde. C’est l’influence néfaste de la télé. 

- Non, c’est comme tous les enfants du monde entrant dans l’adolescence. 

Les gamins courent sous un soleil de plomb.

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- Allez chercher de l’eau, demande-t-on au régisseur arménien.

- Oui, oui on envoie le camion. 

- Les enfants ont soif, ils courent sous le soleil asséchant. Il n’y a pas d’eau.  

Boris, le producteur, court sur la route défoncée, minée de flaques d’eau, sur le sol encore boueux de la pluie d’hier au soir. Il ramène quelques bouteilles pour étancher la soif des enfants qui ont couru sous le soleil. 

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