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Préparation: Deuxième jour 22 novembre, 2010

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Grands et petits tracas

C’est toujours oui jusqu’au moment où c’est non : une réalité de la coproduction 

On rassemble les comédiens au théâtre, certains regardent leur montre, deux jeunes femmes outrageusement maquillées font crisser leurs hauts talons : « On vous quitte, on est pressées, trop occupées, surmenées par les rendez-vous ». On les retrouve dans une pièce en retrait du rez-de-chaussée en train de boire paresseusement un café oriental. 

Le tournage approche, les comédiens choisis ne veulent plus tourner, ce qui a été négocié avec le producteur local ne leur convient plus. Sans connaître leur rôle, ils veulent être payés comme pour un téléfilm arménien, là où les personnages sont figés et pleurent à chaudes larmes sur les drames de leur vie. Un court d’auteur ? Qu’est-ce que c’est ? Ils ne connaissent pas, ils s’en moquent, ce qu’ils veulent c’est l’argent. On raye certains acteurs professionnels récalcitrants de la liste, puis quand tout est redéfini, ils appellent, harcèlent : « Finalement je le fais ton film, viens prendre un café chez moi ». 

Les enfants choisis dans la rue pour des rôles de garnements se rassemblent, font bloc, fronts butés : Amot é, c’est honteux de jouer dans un film, c’est honteux pour leur image de caïd de quartier. Ils ne veulent pas. Amot é !

La dame de l’hôtel avec son chemisier en synthétique imitation fauve qui se fond sur la banquette du salon léopard de la réception, un large sourire étincelant d’or : 

- Vous avez le physique pour jouer une voisine dans le film. 

- Non, je ne sais pas, peut-être, peut-être pas. 

Toute l’Arménie est là dans ce jeu de ni oui ni non. Finalement elle ne le fera jamais, sans avoir dit non.

Il faut chercher ailleurs. On trouve une autre femme pour le rôle, la gardienne du théâtre. 

- Sauras-tu jouer ? 

- Ne t’inquiète pas cela fait 40 ans que je travaille au théâtre. 

Le chauffeur de taxi, il pourrait jouer le rôle, ce que l’on recherche c’est des gueules comme cela, ces gueules tannées, où la vie a creusé d’épaisses tranchées arides comme la terre de ce pays.

- Ne t’inquiète pas, je sais jouer, je sais ce qu’il faut faire. En Russie, j’étais chauffeur de bus pour un tournage et j’ai vu comment il fallait faire. 

Le piano a été enfin trouvé, il arrive de Yerevan, il sera peint en blanc, non plutôt couleur crème. La caméra vidéo ne supporte pas le blanc trop éclatant, tout sera repeint en crème du piano aux murs des baraquements. 

Les machinistes ont négocié deux fois, une fois avec le producteur français, une autre fois avec le producteur arménien. D’autres voix, d’autres conditions, tout le monde finit par se vexer, s’embrouiller, ne plus rien vouloir payer.

Maintenant, il y a deux enfants pour jouer le rôle du petit garçon amoureux. Lequel choisir ?  Le petit rouquin futé ou le garçon au visage mélancolique. Sur ces deux visages enfantins le film se colore différemment, prend une tonalité plus comique ou plus sensible. 

Le propriétaire du garage, situé au milieu de la courette, a refusé le démontage de son bazar, il a stocké dedans du matériel des années quatre vingt provenant du centre de transfusion sanguine désaffecté. Il a enfin accepté le déménagement aux frais de la production, mais il est parti avec la clé de la baraque (domik) qu’il devait prêter pour le tournage. La porte est fermée, toute l’équipe se trouve devant la porte close. Le réalisateur fait fonctionner le réseau de la petite ville, d’amis en amis la chaîne se resserre autour du propriétaire qui possède illégalement cette baraque à moitié effondrée.

- Pourquoi ne donnes-tu pas la clé, mon chéri ?

Il faut savoir que le peuple arménien est sentimental et affectif, que chacun abuse du mot chéri, des mots tendres, même pour interpeller son pire ennemi. 

Le tournage approche, dernière nouvelle fracassante : le chef op a une rage de dents en Allemagne. Il ne viendra pas. Le sang du producteur et du réalisateur se fige. Toute l’équipe pressentie il y a deux mois s’est déjà désistée. Au dernier moment, chacun a toujours mieux à faire qu’un court désargenté dans un pays où il n’y a même pas la mer. 

Le chef op rentre en train de Berlin, se fait opérer d’urgence à Paris et nous rejoint finalement au bout du monde. C’est le seul qui nous restait, le décorateur français a disparu de la circulation après les premiers repérages en Arménie, le premier assistant fait des millions au Maroc, l’ingénieur du son ? Où est-il passé ? Coincé en Sibérie!!!

L’essentiel est que la nouvelle équipe soit au complet.  Finalement tout s’organise,  la vie est simple en tournage, il suffit d’aller chercher ce que l’on veut avec les dents, la dentition des producteurs semble parfaite pour cela et le réalisateur a le sourire tranquille du Bouddha. 

Préparation: Troisième jour 21 novembre, 2010

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C’est vite dit cette détermination, comme une conjuration, un moment de répit dans la tourmente, où tout semble s’assembler, s’agencer, on se rassure, on se détend et puis…. 

Le premier assistant, Alexis, court dans la courette, se jette sur les coursives des baraquements.

- Attention, rien ne tient vraiment, tout est bricolé avec des bouts de ficelles, tout est usé, branlant. 

Mais lui, le premier assistant, ce n’est pas un novice, il a fait le tour du monde, sur des lieux hautement périlleux. Il court, il vole d’un bout à l’autre, son pas de Parisien pressé résonne avec assurance, il disparaît dans un trou. Il crie, il a mal, toute l’équipe est suspendue à ce cri qui vrille l’estomac du producteur, du réalisateur. Va-t-on devoir le rapatrier ? 

Finalement, il aura une cheville bleue, gonflée, il reviendra de l’hôpital avec une canne. Le pire peut-il encore advenir ? 

On se rassure un soir, on porte des toasts à la mode d’ici, caucasienne, on se lève, le coude à la verticale pour brandir son verre de vodka, on conjure le mauvais sort. Plusieurs fois, on se lève et on se dit :  Ouvrons notre cœur ! Le tournage approche, plus que deux jours, tout s’assemble, tout s’agence. On est une équipe qui fait front. La nuit est même douce, le vent caressant. C’est un beau pays quand on regarde au loin les montagnes qui s’estompent dans une brume odorante de foin coupé. Demain, il y aura des hirondelles plein le bleu du ciel. 

Mais pendant que l’on frisonne légèrement d’espérance, dans l’obscurité, le loup est là, tapi prêt à bondir et à dévorer le producteur, à belles dents.

le matériel

Les vingt quatre caisses de matériel, les 400 kg sont bloquées à la douane ! On est samedi, après ce sera dimanche, puis lundi, mardi, deux jours fériés qui se succèdent. Comptons les jours, comptons les jours où tout peut s’arrêter, il n’y a rien de pire que ce décompte, chaque jour à la sonorité du glas. La production est sur la corde raide, chaque minute de retard est un effondrement.  Sans équipement, il n’y a pas de tournage, sans équipe, il n’y a pas de tournage. On n’est rien, on se sent tout à coup nu, c’est comme regarder dans un puits sans fond, on se sent aspirés. A cet instant, on a tous un renard qui nous dévore l’estomac. Quelques coups de téléphone haut placés et l’équipement arrive par camion, enfin, en pleine nuit, à deux heures du matin!!

Préparation: Quatrième jour 19 novembre, 2010

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    Première lecture du texte aux comédiens

Ils sont tous là, le petit groupe d’enfants, les voisines, les ferrailleurs, les voisins qui se rassemblent autour du piano.

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Les comédiens rient, ils aiment le texte, ils ne s’attendaient pas à quelque chose comme cela. Ils lisent chacun leur rôle, par-dessus l’épaule les uns des autres, en se passant une vieille paire de lunettes pour mieux déchiffrer. Des gens de la rue, des comédiens de théâtre. Mais justement, il ne faudra pas forcer le trait comme sur scène, il faudra être le plus naturel possible, l’artifice, l’outrance risquent de tuer le petit film. 

Nouvelle angoisse, il va pleuvoir dans un pays sec, aride où il ne devrait pas pleuvoir.  D’ailleurs aujourd’hui, c’est la fête de l’eau, une particularité nationale où l’on s’asperge dans les rues avec des seaux remplis à ras bords. Partout les trottoirs sont mouillés, des fenêtres tombent des trombes d’eau. C’est le jour des enfants, les rires fusent, les petits s’égayent dans les cours comme une bande de moineaux. 

Cette danse de l’eau, des enfants mouillés et heureux peut-elle conjurer le ciel ? S’il pleut que faire ? Toutes les scènes se passent en extérieur, le piano blanc au milieu de la courette. Le producteur consulte le site de la météo avec angoisse. La nature aura-t-elle le dernier mot ? 

Il n’y a ni costumière, ni maquilleuse. La maquilleuse exige 50 000 drams par jour alors qu’on voulait lui donner cette somme pour la semaine. Ce qu’elle exige c’est le salaire mensuel d’une ouvrière. Elle avance ses arguments, il faut qu’elle ferme son salon de coiffure et qu’elle paye ses coiffeuses. Il est naturel que la production prenne en charge le chômage technique de ses quatre aides. 

Préparation: Cinquième jour 18 novembre, 2010

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Le travail avec les comédiens continue

Gérald Papasian est là, un comédien de la diaspora qui joue dans les spectacles d’Irina Brook.  Lévon, le réalisateur,  donne ses instructions : « Mes chéris, s’il vous plaît, soyez naturels, tout artifice tuera le film ». 

Lévon et Gérald

Lévon présente le chauffeur de taxi, le prend amicalement par les épaules : « Je vous charge vous acteurs professionnels de révéler à cet homme son talent, pour lui prouver qu’il a fait une erreur en devenant chauffeur de taxi ».  

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Le chauffeur rit, il est aux anges, il sourit de sa bouche édentée comme un enfant devant le sapin de Noël.

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C’est au tour d’Ani Hamel, la directrice artistique, de travailler avec eux. « Il faut que les acteurs comprennent que dans la tragédie de ce que les gens vivent, il y a de l’humour, de la fraternité. Ils n’avaient pas compris cela, ils jouaient de façon trop dramatique. Ils commencent à prendre de la distance et à s’amuser. Mais en tout cas ils sont très motivés ».

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Pendant ce temps dans la salle étouffante, les femmes s’éventent avec des éventails asiatiques décorés de fleurs de cerisiers japonais, ourlés de dentelles noires. Il y a deux brocs d’eau sur la table et un seul verre, chacun boit à son tour, on dirait le vin de messe qu’on se partage en signe de fraternité. 

- Comment ressens-tu ton personnage ? 

- Pour moi, mon personnage est une femme égoïste, aigrie qui vit seule et qui rêve devant les séries arméniennes à la télévision de vivre dans la capitale, mais en même temps elle aime la petite, même si elle ne veut pas le montrer et qu’elle est brusque avec elle. 

- Pour moi, mon personnage est une veuve qui est submergée, angoissée par les bêtises de son fils, mais qui est quand même à l’origine de la sensibilité artistique de Gakik. 

- Pour moi, mon personnage est secrètement amoureux de la veuve. 

- Pour moi, mon personnage est un imbécile qui pense tout savoir sur tout, un arriviste qui croit qu’il est arrivé quelque part alors qu’il est au bout de nulle part. 

Pendant ce temps-là… 17 novembre, 2010

Posté par estermann dans : Lire tout le journal,Preparation du tournage , commentaires desactivés

…Apolline joue et répète son morceau de musique. « C’est difficile, il y a plus de notes que de doigts. Des fois, ce morceau me donne envie d’arrêter le piano ». La salle de concert est drapée de rouge. La jeune enfant rejoue à chaque erreur, inlassable.

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Une mauvaise nouvelle, le transformateur (pour la preuve en vidéo cliquez ici) qui alimente les baraques fait un bruit d’essaim, un bruit de fond pénétrant. On ne peut pas couper le courant sinon les domik n’auront plus d’électricité, il faudra donc intégrer ce ronronnement de tigre dans le scénario. C’est l’angoisse de l’ingénieur du son, ce ronronnement en bruit de  fond. Mais ce bruit fait partie de la vie des gens d’ici, ce n’est pas propre au décor. Dans chaque cour, il y a un transformateur vieux et essoufflé, cacochyme.

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Les comédiens sont invités à l’hôtel, les petits à la piscine, leurs yeux sont ronds de plaisir et les adultes pour boire une coupe de champagne. Le champagne arménien est très sucré (comme tout ce qui se fait ici, ou très sucré ou trop salé, jamais dans la mesure) et surtout il faut bien secouer la bouteille avant de le servir dans les coupes, cela fait partie du rituel. 

A force d’écrire les exaltations et les effrois du tournage, mon ordinateur a disjoncté, c’est la catastrophe, ma catastrophe personnelle. Personne ne semble s’en émouvoir, le tournage tourne, c’est l’essentiel.  Mais je suis en chômage technique, alors que les anecdotes fusent de toute part et que je ploie  sous la récolte des perles rares. 

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